Réalité et implications de la nouvelle économie

Avril 2001

Depuis l’été 2000, les interrogations sur la nouvelle économie et Internet sont nombreuses, et les jugements sont souvent péremptoires. La nouvelle économie serait à l’agonie et Internet un soufflé qui retombe.

Après une phase euphorique entretenue par les envolées boursières, il est normal que la chute du Nasdaq et autres nouveaux marchés, ainsi que l’enregistrement de défaillances d’entreprise de plus en plus fréquentes, suscitent des questions. Mais il serait erroné de conclure à la fin de la nouvelle économie.

D’abord, Internet est seulement une partie de la nouvelle économie. Ensuite, les échecs de start-up mal gérées ne signalent pas davantage la fin d’Internet ou de la nouvelle économie que les faillites de sociétés de chemins de fer ne laissaient présager la fin des chemins de fer au 19ème siècle.

La nouvelle économie est susceptible de receler une accélération, temporaire ou durable, des gains de productivité, qui peut à son tour se traduire par une croissance économique plus forte. Ce qui serait bien entendu un avantage pour les agents économiques mais aussi pour la société, une croissance plus forte favorisant la solution de problèmes (retraites, pauvreté, etc.).

La nouvelle économie peut aussi traduire une modification sensible des règles de la concurrence, du succès, du fonctionnement du marché du travail, entraînant une redistribution, au bénéfice de ceux qui comprennent le plus vite les nouvelles règles et s’y adaptent le mieux.

Dans la phase transitoire, avant le basculement dans l’économie de la différenciation, si la conjoncture européenne se maintient à un relativement haut niveau, l’augmentation nécessaire des investissements devrait accentuer les pénuries de main d’œuvre qualifiée ce qui facilitera l’adaptation aux exigences d’une économie du temps réel et de la flexibilité totale. Les emplois supprimés dans les unités de production totalement automatisées seront redéployés dans les usines fabriquant les chaînes de production automatisées. L’abondance d’épargne en Europe permettra de conduire un effort relativement soutenu d’investissement productif. L’indépendance monétaire apportée par l’euro jouera à plein. Pendant cette période transitoire, on pourrait connaître un âge d’or du salariat qualifié européen qui sera choyé, responsabilisé, « promotion-né » et « stock-option-né ». Le boom économique permettra même aux travailleurs peu qualifiés, qui accepteront d’évoluer un peu pour servir les besoins personnels des travailleurs qualifiés, de trouver des emplois « corrects », sans stock-options et avec des responsabilités limitées, mais néanmoins avec un peu d’autonomie et d’intéressement.

C’est dans les entreprises « poissons pilotes », chargées d’alimenter les entreprises de premier rang en innovations de produits et de process, que l’on trouvera la modification la plus radicale des caractéristiques du salariat. Les acteurs de ces micro-entreprises, capital-risqueurs associés à des scientifiques et techniciens de haut niveau, sont et seront totalement solidaires dans la prise de risque et le partage des profits lors de la revente des brevets ou des micro-entreprises elles-mêmes. Cette solidarité s’exprime par des stock-options mais plus encore par des accords de partage de royalties de licences ou par la vente d’actions au nominal aux salariés, pour ces entreprises non cotées, à mesure que les innovations se précisent.

En revanche, la situation du monde du travail en Europe et aux Etats-Unis pourrait se révéler beaucoup moins idyllique à la fin de la période de transition et de haut niveau d’investissement qui nous aura conduits, vers 2005, au cœur de l’économie micro-oligopolistique de la différenciation concurrentielle.

Si l’on synthétise ces évolutions probables du monde du travail au cours des années 2000, en s’appuyant sur ce que l’on observe déjà aujourd’hui, il apparaît que la césure entre travailleurs qualifiés et non qualifiés devrait continuer de s’affirmer. La croissance économique et les flux financiers d’intéressement versés aux salariés de l’ensemble de l’économie compétitive pourraient partiellement cacher ce phénomène, ou le rendre moins insupportable, si la reprise se confirme en Europe. Mais l’écart entre les salariés actionnaires et stock-optionnés et les autres devrait s’accentuer dans la mesure où la valeur ajoutée des salariés des entreprises « donneurs d’ordre » et des unités de production très automatisées sera sans commune mesure avec la valeur ajoutée marchande des travailleurs peu ou pas qualifiés, voire même avec la valeur ajoutée des travailleurs moyennement qualifiés de la partie efficace de l’économie locale. Une véritable aristocratie du salariat très qualifié, ou bien situé dans la chaîne de valeur ajoutée, est en train d’apparaître.

De cet écartèlement probable de conditions du salariat naîtra naturellement une pression politique que les plus habiles sauront au mieux canaliser, voire exploiter à leur profit personnel. Pour éviter les dérives possibles, il conviendra donc de maintenir un système d’éducation et de « formation tout au long de la vie » qui soit efficace afin de ne pas retomber dans les ornières des années 1990 dont nous ne sommes pas encore complètement sortis. Le système fiscal et social devra favoriser davantage, en Europe et notamment en France, l’emploi et l’investissement productifs. Il serait inadmissible de ne pas profiter de la bonne conjoncture européenne, au cours des trois prochaines années, pour réaliser les réformes qui permettront d’éviter que ne se creuse ensuite l’écart entre les salariés très qualifiés du système de production central et les autres.

Les conséquences économiques et sociales, mais aussi politiques, du développement de la nouvelle économie seront immenses. Soit nous les anticipons, ce qui nous permettra de bénéficier de la révolution en cours, soit nous les subissons. Dans ce cas, comme trop souvent, la France, en voulant protéger la marine à voile contre les effets du développement de la marine à vapeur, n’aura que les inconvénients du déclin de la première sans les avantages de l’essor de la seconde.

Extraits du Cahier de l’Institut France Stratégie n°12